Qu’est ce qu’apprendre aujourd’hui, à notre époque ?

Qu’est ce qu’apprendre aujourd’hui, à notre époque ?

 

Dans tout ce que je réalise j’ai une croyance fondamentale qui m’anime : dans un monde en perpétuelle mutation et connaissant plusieurs crises (crise écologique, crise économique et crise sociale), le savoir est la clef à la fois de l’autonomie et à la fois du mieux vivre ensemble, la clef d’un meilleur futur. 

Cette conviction profonde m’amène vers ma mission : faciliter la large diffusion du savoir.  Et il se trouve que cette conviction m’a amené à apporter mon soutien aux formateurs, associations, entreprises, organismes de formation qui veulent transmettre leur savoir : à aider dans la mise en place d’une démarche qualité, à monter des scénarii d’apprentissages, à créer des nouvelles formes de circulation du savoir, à rendre l’apprentissage plus simple et plus convivial.

Plusieurs terrains de missions m’ont permis d’observer des individus connaissant des difficultés dans l’apprentissage. Parce que maîtrisant mal le français, supportant mal un cadre de formation traditionnel ou encore en perte de confiance, ils étaient « jugés » comme des individus se « braquant contre la formation », ou « contre l’apprentissage ». J’entendais des phrases types : « il (elle) ne fait pas d’effort d’intégration », « il (elle) ne s’investit pas dans sa formation ». Ces mêmes individus transférés dans une organisation apprenante retrouvaient gout à apprendre la langue française ou retrouvaient confiance en-eux, et se réinvestissaient dans de nouvelles formations.

Je souhaitais écrire sur une description d’une organisation apprenante et ses effets. Et puis… il m’a semblé difficile d’aborder cette thématique sans aborder la définition claire d’une organisation apprenante. Or, ma tentative à définir cette dernière a fait émerger beaucoup de questionnement sans réponse immédiate. Finalement j’en suis arrivée à une question toute simple : Qu’est-ce qu’apprendre ? Et surtout qu’est ce qu’apprendre aujourd’hui ? 

Je commence donc là une série d’articles dont celui-ci est un point de départ pour aborder plus tard les organisations apprenantes et leur organisation.

Qu’est ce qu’apprendre ?

« Acquérir par l’étude, par la pratique, par l’expérience une connaissance, un savoir-faire, quelque chose d’utile » [i]

J’ajouterais à cette définition du Larousse que c’est un chemin d’apprentissage, un chemin actif incluant pleinement la participation de l’individu à sa propre transformation. Ce parcours d’apprentissage lui permettra de faire émerger une connaissance, une pratique et du sens à ce qu’il fait.

Ok, on pourrait étudier cette définition mais je la tiendrais pour acquise. Mon aspiration est d’aller plus loin : qu’est ce qu’apprendre aujourd’hui, à notre époque ? Quelles sont les fonctions de l’apprentissage ?

J’ai posé cette question à mon entourage et en entendant les réponses autant dire que j’ai ressenti un certain malaise en entendant les mots clefs suivant :

“mémorisation”

 

“calcul”

 

“résolution de problèmes”

Ces mots-clefs sont les fonctions que je qualifierais de « traditionnelle » de l’apprentissage. Notre culture a permis l’émergence de l’excellence en poussant ces fonctions à leurs limites, et cela a effectivement permis la performance lorsque… l’ordinateur et internet n’existaient pas.

Aujourd’hui, ces fonctions sont de plus en plus externalisées à nos « prothèses » informatiques (smartphone, tablette, ordinateur, etc.)[ii] . Et ces prothèses sont bien plus performantes et fiables que nos cerveaux humains sur ces trois fonctions !

Au-delà de la performance, le besoin d’économie de l’action (pour ne pas dire paresse) et de sécurité de l’être humain se nourri par la sécurisation qu’offre la technologie. Quitte parfois à lui déléguer sa puissance d’agir et à se fier à des artefacts restant parfois moins adaptés à l’environnement physique immédiat, force brut du savoir détaché d’une réalité physique et dun contexte social [iii] .

Prenons quelques exemples pour mieux comprendre à quoi je fais référence

Enseigner l’accès et l’articulation du savoir plutôt que la mémorisation brut

A cette heure, l’effet le plus palpable pour nous tous est l’accessibilité au savoir, l’accès à une mémoire mondiale via Internet. En effet, quelque soit ce que vous recherchez, vous êtes un peu près sur de trouver des informations grâce à votre moteur de recherche préféré : 95% du savoir est accessible, le pourcentage restant concerne les brevets industriels ou les secrets d’Etats, et encore, la presse à scandale se régale des fuites des secrets d’Etats révélé par les Hackers (preuve que l’information n’est pas si indisponible que cela). Ainsi, si vous le souhaitez et avec un peu de patience et de méthodologie, il est possible d’étudier tout le savoir mathématique depuis la création du boulier jusqu’à l’ordinateur quantique. Ce savoir est à votre disposition, en libre service !

Sans parler qu’il devient difficile d’ingurgiter la somme de connaissances existant sur un sujet et de se tenir en veille tant l’accélération de la production de savoir est flamboyante. Pour exemple, la production d’articles publiés dans des revues scientifiques dans le monde est passée de 800 000 articles par an en 2000 à près de 1 800 000 publications en 2015. C’est quasiment  5000 articles par jour qui sont publiés dans les revues scientifiques[iv], et la France se positionne au septième rang mondial avec 120 908 articles en 2018[v]. C’est un leurre de penser que l’on peut former un individu sur un sujet de manière « complète », encore plus de penser que l’individu sera en mesure de rester à jour sur ses connaissances même avec toute la bonne volonté.

Pour autant cela ne veut pas dire qu’il faille arrêter d’entraîner la mémoire de nos enfants. Celle-ci est essentielle pour se construire une histoire intime, une identité et des valeurs fondatrices. Si elle ne permet plus de contenir le savoir du monde à l’instar de l’ère des encyclopédies Diderot, la mémoire permet de chercher, trouver ou retrouver l’information, savoir articuler les informations entre elles, etc. Elle est le moteur de la créativité. L’entrainement de cette fonction cognitive se doit de revêtir un caractère différent de l’ère du tout par cœur pour aller vers l’expérience de l’articulation des savoirs.

 

Transmettre le goût de la puissance d’agir plutôt que l’économie cognitive

Nous sommes arrivés à une ère où le calcul est réalisé par des machines extrêmement performantes et rapides. Je n’ai pas besoin de vous faire une démonstration, ni de vous demander si vous irez plus vite que votre calculette pour réaliser 14*56.

Ce n’est pas que notre capacité à calculer qui est remise en cause mais aussi nos capacités à prendre des décisions et à nous repérer dans l’espace. En effet, l’émergence des technologies comme le GPS nous donne la possibilité de nous orienter sans effort dans un environnement inconnu. Et l’intelligence artificielle, force brute du savoir, sont en mesure d’absorber de manière incohérente une quantité d’informations phénoménales et par des jeux d’algorithmes et de tirer des règles de ces données ou d’optimiser des comportements : optimisation des tournées de livraisons par le calcul de l’itinéraire le plus optimum aux regards de la distance et de la circulation, l’amélioration de la relation client, l’amélioration de l’expérience utilisateur par la prévision des comportements d’utilisateurs d’un logiciel, etc.  Aujourd’hui les applications de l’intelligence artificielle sont dans tous les secteurs de métiers.

Mais a-t-on réellement le pouvoir d’agir quand nous sommes assistés à ce point ? Comment ne pas s’interroger lorsqu’au cœur des intempéries qui ont frappées les Alpes Maritimes début décembre, j’ai été témoin de personnes s’avancant avec leur voiture sur une route trop inondée et se retrouver avec le moteur de leur véhicule noyé, et donc immobilisé au milieu de l’eau. Tout ça parce qu’ils ont suivi leur GPS ?!? Faut-il que nous abandonnions à ce point nos pouvoirs d’agir et d’élaborer des choix pertinents selon notre contexte physique et selon le contexte environnemental ?

Faut-il également sombrer dans la paresse au point de faire confiance en la machine et ne pas chercher à transcender ce formidable outil ? Il est nécessaire de continuer à entrainer nos capacités cognitives telles que l’attention, la logique et les mathématiques. Fonder en nous une connaissance fine des règles de calculs, de fonctionnement de ses artefacts qui nous assiste dans notre quotidien pour utiliser au mieux ces outils, mais aussi reconnaître les situations où ces outils sont défaillants parce que non incarnés dans le présent. C’est cette connaissance qui permet de dépasser la machine.

A l’exemple du comptable ayant une fine connaissance du fonctionnement des formulaires et des formules mathématiques, sera à même d’exercer avec finesse et de repérer les défaillances, et parfois même de créer de nouvelles règles plus en adéquation avec sa réalité. Ce n’est plus l’excellence dans le calcul mental que la performance d’un individu réside mais dans l’intelligence du maniement des règles de calcul et des outils.

Cela nécessite d’aborder la connaissance et l’apprentissage autrement.

 

Et donc ? Qu’est ce qu’apprendre aujourd’hui ?

 

Une nouvelle vision de l’intelligence

L’intelligence a longtemps était associé à la performance de mémoire, la performance de calcul d’un individu et comme la faculté de résoudre un problème. Mais l’évolution technologique nous montre que cette vision de l’intelligence est obsolète, la machine dépassant cette forme d’intelligence. A l’image de Jean Piaget qui a écrit que « L’intelligence ce n’est pas ce que l’on sait mais ce que l’on fait quand on ne sait pas. ». Nous devons aborder la question de l’intelligence plutôt que la performance.

Aujourd’hui, les progrès en sciences cognitives et neurosciences posent une vision de l’intelligence comme une faculté à pénétrer un monde flexible, fluide et partagé[vi]. Un cerveau est un système neuronal aux aguets qui se nourrit  de la perception de son environnement et s’adapte à l’environnement. Cet environnement est un monde en perpétuel changement et pour nous y adapter il nous faut changer nos représentations de ce monde en permanence. A ceci s’ajoute que nous sommes des êtres de communication : notre représentation du monde se confronte à la représentation du monde des autres individus, et cela crée des synergies et des changements dans nos propres représentations et savoir.

 

 

 

Refonder l’apprentissage et la formation

Comprendre cette dynamique impose de revoir l’apprentissage et la formation pour aller vers des formations réellement fondatrices : il n’est plus prioritaire de favoriser le contenu mais de favoriser la capacité de cultiver les capacités de changement de l’individu, ses capacités de flexibilisation. Il s’agit de favoriser :

  • l’autonomie par la participation et la valorisation des initiatives des apprenants et de le rendre acteur de leur formation, acteur dans l’émergence du savoir ;
  • l’esprit critique et le questionnement permettant un traitement de l’information en profondeur et de faire émerger le sens ;
  • la coopération en donnant la place à chacune et chacun de s’exprimer et en considérant chacun comme un atout pour l’évolution du groupe.

Il s’agit également de sortir des pièges et de nos conditionnements :

  • le piège de la certitude, racine d’énormément de mal dont les dogmes et les comportements d’inflexibilités. Il est a priori moins couteux de fixer le monde dans nos représentations mais le monde lui ne se fixe de par nos certitudes. Il est essentiel pour nous de cultiver le changement et de prendre en compte l’impermanence des évènements et l’immanence des objets qui nous entourent.
  • L’illusion de la rationalité pure. Je ne sais pour vous, mais j’ai été éduqué dans l’idée que nos décisions devaient se prendre dans la rationalité pure et que l’émotion ne peut être que vecteur de mauvaise décision. (diction « la colère est mauvaise conseillère ») A ceci s’est ajouté les cours de philosophie qui mettait en valeur des philosophes prônant la rationalité et la logique.

La réalité c’est que nous sommes des êtres biologiques (hormones, neurotransmetteur, structuration du cerveau) et émotionnels. Les émotions sont des guides autant que la rationalité et quelque soient les circonstances y a toujours un mélange entre la rationalité et les émotions. La nécessité de mieux comprendre le fonctionnement de nos émotions plutôt que de tenter vainement de les réprimer pour aller vers soit-disant une rationalité pure

 

Comment répondre à ce besoin ?

Pour ouvrir la discussion, de ce que j’ai pu apprendre et vivre des organisations apprenantes, celles-ci peuvent avoir  la faculté d’instaurer l’environnement adéquat pour mettre en place ce type de fondements. Mais faut-il encore avoir les pratiques qui permettent à chaque individu de nourrir ses besoins à satiété sans que cela ne lui coûte trop. Faut-il également que les ressources soient équitablement réparties entre les individus et selon les demandes systématiquement en mouvement dans leur intensité et leur temporalité. Mais comment cela peut-il réellement se mettre en place ? Quelles sont les techniques et les postures des individus ? Quels sont les effets que cela produit ? Ces effets ne sont-ils « que » positifs ? Quels sont les exemples mais aussi contre exemples ?

Autant de questions que j’ai envie d’aborder dans les prochains articles pour vous embarquer dans une aventure avec moi à travers cette thématique des organisations apprenantes. Cette aventure nous emmènera à poser toutes ces questions mais aussi des questions plus politiques et sociales : questions autour de l’éducation de nos enfants, de l’appréhension des changements dans les entreprises et dans la société, des hommes politiques et des institutions à s’organiser en société apprenante.

Auteurs

Florence Mourer

Remerciements

Benoit Beaucourt et Stéphane Pigoury pour leurs contributions 

Bibliographie

[i] https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/apprendre/4746#locution

[ii] Phillippe Carré et Alain Rieunier (2017). Psychopédagogie des adultes. Chapitre 19 – Traité des sciences et des technologies de la formation, 4ème édition, Edition Dunod.

[iii]  Très humain plutôt que transhumain – Alain Damasio – TedX Paris – 2014  https://youtu.be/cR0T5-a6YTc

[iv] https://www.planetoscope.com/entreprises/2026-publications-d-articles-scientifiques-dans-le-monde.html

[v] https://atlasocio.com/classements/education/publications/classement-etats-par-nombre-publications-scientifiques-monde.php 

[vi] Francisco Varela – L’inscription Corporelle de l’Esprit – Sciences cognitives et expériences humaines – Edition Seuil, collection la couleur des idées.